mardi 12 janvier 2010

3-Quelques maniaques : Betty Roquefort


Avec ses longs cheveux couleur filasse et sa grosse veste en pure laine écrue qu'elle a tricotée elle-même, Betty fait son petit effet surtout lorsqu'elle met son patte d'Ef rose. Cela n'arrive qu'une fois par mois, le 1er jeudi de chaque mois plus exactement. C'est le jour de l'Impatient-Alternative santé et pour rien au monde Betty ne voudrait le rater. L'Impatient, la revue de la médecine douce, " celle qui fait plus que soigner l'homme, qui le respecte ". Betty, en effet, ne se soigne plus que par les plantes qu'elle va cueillir dans les fossés ou qu'elle fait venir de fort loin. Betty prend des notes. C'est fou les conseils que l'on peut trouver dans L'Impatient : " Adhérez au mouvement pour l'abolition totale de la cortisone " " Comment réussir une tisane de douce-amère, merveilleuse contre l'arthrose ".
Betty Roquefort est au Nirvana. Elle en oublierait presque sa prise de 16h. Non... Elle sort un petit tube de plastique bleu de sa poche, le débouche, remplit le couvercle doseur de 4 minuscules granules de sucre blanc et les avale d'un coup :
SENECIO 9 CH. Excellent pour le retard des règles. Dix ans qu'elle les attend, ses règles. Dix ans qu'elle prend ses petits granules. Betty Roquefort est une adepte de l'homéopathie. D'une fidélité absolue.

2-Quelques maniaques : Hubert Grosvarlet


Une fréquentation assidue de la salle de lecture vous sera nécessaire pour découvrir le secret d'Hubert Grosvarlet. La quarantaine avachie et le cheveu rare, rien ne le distingue des autres professeurs de Lettres classiques du quartier des dictionnaires. Mais approchons nous discrètement et observons.
Hubert revient de la banque de prêt, les bras remplis d'in-quartos aux lourdes reliures. Il s'assoit et pose une demi-pile à sa gauche et une autre à sa droite, comme pour se protéger. Puis il sort de sa poche " Le petit traité de folklore hurepoix - Paris 1886 ". Ne vous étonnez pas. Eté comme hiver, jour de Gras comme jour de Carême, c'est toujours le même livre.
Il en caresse amoureusement le dos, lisse la tranche de ses doigts fuselés et ouvre enfin l'opuscule qui écarte ses feuilles consentantes.
On peut raisonnablement penser qu' Hubert Grosvarlet connaît alors les délices de la volupté.

1-Quelques maniaques : Louis Brugnon


Arrêtons-nous un instant sur ce petit homme aux cheveux gras qui se dissimule derrière son vieux journal jauni. Rien ne le distingue des autres lecteurs de la salle si ce n'est peut-être ses petits coups d'oeil inquiets qu'il lance sur ses voisins. Ne nous y fions pas. Louis Brugnon - puisque c'est de lui qu'il s'agit - est un martyr.
Comme son père avant lui, il a voué sa vie au Maréchal. Il le sait, les grandes idées du Maréchal sauveront un jour la France. Une France à l'agonie et la clique au pouvoir qui la vend au plus offrant... Un vrai complot internationaliste contre la Patrie et la Famille. Ah ça non, il ne faut pas chercher bien loin pour LES trouver. ILS sont partout. Tenez, regardez cette petite blondasse qui fait semblant de feuilleter Le Monde, ce torchon judéo-maçonnique. Elle m'espionne, c'est évident ! Quand je serai devenu trop gênant, ILS me feront disparaître...
Alors Louis Brugnon disparaît un peu plus derrière ses grandes feuilles. Il souffre en silence. Et il attend son heure.

lundi 11 janvier 2010

3-Profs et élèves : Samantha Beaugendre

Sous le grand Magnolia, c'est une vraie neige de pétales. Les dernières fleurs s'accrochent encore un peu aux rameaux. Après la féérie de la floraison, le spectacle a quelque chose de poignant.
Samantha Beaugendre n'arrive pas à détacher son regard du Magnolia. On la dirait hypnotisée. Ses paupières tombent et la tête doucement se pose sur la main qui l'accueille. Samantha s'est assoupie. Deux heures de basket ce matin, c'est beaucoup quand on a douze ans. Et ce devoir de français pour demain et les problèmes de géométrie... Bouh ! Sa tête est de plus en plus lourde et ses longues boucles blondes tombent en avalanche sur le livre ouvert du " Pays des Merveilles ". Quelque chose a remué dans les pétales blancs du Magnolia. On dirait...
"Sans perdre une seconde et sans se demander comment elle pourrait revenir sur terre, Alice suivit le lapin dans le terrier... " Le grand livre s'est refermé doucement mais Samantha est déjà partie loin, très loin, dans les entrailles du Magnolia.
Bon voyage, Samantha. Tu peux compter sur nous, on ne te réveillera pas.

dimanche 10 janvier 2010

2-Profs et élèves : Paulette Baglione

Vous ne verrez jamais Paulette Baglione détendue. Elle vient à la Bibliothèque comme on vient au supplice. Paulette enseigne la philosophie tout près d'ici et chaque lundi lui échoit un lourd paquet de copies dans lesquelles les futurs bacheliers s'essaient douloureusement à l'art subtil de la dialectique.
Cet après-midi elle a décidé de corriger dix copies doubles. Au bout de deux déjà l'ennui s'est emparé d'elle et la tentation commence. Un petit chocolat au distributeur ? Quelques bouffées de cigarette devant la porte ? Allez, tiens, juste un regard sur GEO qui l'aguiche avec sa couverture glacée. Il suffit de tendre le bras...
Pauvre Paulette. Elle va bien avoir du mal à tenir son programme de correction. Elle le sait, elle reviendra demain et verra sûrement sa collègue de l'Institution Jean XXIII qui a un paquet sur la conscience. Et elles se liront quelques perles, en essayant de rire en silence, comme il se doit.

vendredi 8 janvier 2010

1-Profs et élèves : Big Ben


Il n'a pas fallu longtemps pour baptiser Monsieur F. Un jour quelqu'un a lancé : " Tiens, voilà Big Ben ! " Ca a suffi. Le surnom est excellent et depuis il ne l'a plus jamais quitté. Il faut dire que même assis il dépasse tous les autres lecteurs d'une tête - qu'il a d'ailleurs bizarrement réduite. Cette dimension annapurnesque ne suffirait pas à justifier l'appellation de Big Ben. Non. Il a aussi été pendant 30 ans professeur d'anglais au collège Alfred Jarry et surtout il est l'illustre auteur d'un air de rock que l'on rangera dans la catégorie pédagogique : " Let's go Baby for Sinceforago !"Un grand succès d'estime dans les classes de 5ème des années quatre-vingt. L'année de son départ à la retraite il a bien essayé de renouer avec le succès en lançant le " Rap du cas possessif " mais ça n'a pas marché et Big Ben ne s'est jamais vraiment remis de son échec.
Invariablement vêtu de son antique Burberry mastic, Big Ben vient lire le Times à 16h précises. Lorsque le moral baisse il s'offre la lecture d'une année de " Punch " que la Bibliothèque garde précieusement dans ses réserves. Mais l'humour ne suffit pas toujours. Alors Big Ben sort de sa poche une petite flasque d'argent et se désaltère discrètement à la meilleure source qui soit : un Single Malt des Iles au léger goût de tourbe. C'est sa façon de communier avec ce que la Grande Bretagne fait de mieux.
Mais il communie parfois un peu trop et lorsqu'il se lève de son siège, Big Ben a un petit air de la Tour de Pise en marche...

jeudi 7 janvier 2010

5-Les Fâcheux : Charles-Henri Tubeuf


La salle publique de lecture de la Bibliothèque est un lieu paisible, particulièrement propice au plaisir solitaire de la lecture. Malheureusement le gentil peuple des lecteurs est souvent troublé par l'arrivée d'un membre de la terrible confrérie des Fâcheux.
Charles-Henri Tubeuf est de ceux-là. Au-début, rien ne le différencie des autres lecteurs. Il a d'ailleurs commencé sa consommation quotidienne de magazines dans un silence presque parfait. Chers lecteurs, mes frères, jouissez bien de ces derniers moments de tranquillité car Charles-Henri va bientôt entrer en action. Un petit détail devrait retenir votre attention... Nous sommes le 8 juin, un soleil généreux inonde la salle de lecture et pourtant Charles-Henri s'est entouré le cou d'une grosse écharpe de laine... Ne cherchez plus. La crise vient juste d'éclater et elle va durer un bon quart d'heure.
Charles-Henri est devenu rouge et il inonde ses voisins d'une magistrale quinte de toux : une véritable canonnade qui stupéfie l'entourage. Il éructe, bave, s'étrangle. Il a la lippe pendante et les yeux exorbités. La respiration manque, puis la toux s'arrête. Simple accalmie. Elle reprend de plus belle, s'amplifie et atteint des sommets gutturaux de la plus belle facture. Son vis-à-vis, une jeune étudiante vietnamienne en immersion linguistique est terrorisée et se protège du mieux qu'elle peut des projections. Elle a de la chance, aujourd'hui, car la toux est sèche. En hiver, elle est grasse et dure des heures.
Ouf ! Charles-Henri vient de partir. Mademoiselle Phong respire. Son héroïsme a des limites. Elle range ses manuels car elle est pressée. Ce soir elle va au concert Mozart avec ses camarades de l'échange culturel. Pauvre Mademoiselle Phong, si elle savait... Charles-Henri y sera aussi. Il adore Mozart.

mardi 5 janvier 2010

4-Les Fâcheux : Fanny Larumeur


Avec Fanny Larumeur nous entrons dans le club des papoteuses. La papoteuse ! L'ennemi juré du lecteur !
Vous êtes bien tranquillement installé à votre place favorite. Votre recherche sur la fille naturelle d'Alfred Jarry est bien lancée et, pour tout dire, vous êtes heureux d'être là, quand... LA Fanny arrive... N'espérez pas lui échapper. Elle a déjà repéré votre voisine qui transpire sur les arrêts de la Cour de Casse. C'est fini. Vous allez avoir droit à tous les potins de la Fac. La Fanny les connaît tous et elle veut les partager avec sa bonne copine Sabrina qui se dessèche un peu en Droit. Insupportable ! Qu'elle arrête de caqueter, nom d'une pipe ! Tout y passe. Et Luigi qui sort avec cette idiote de Charlotte, et la soirée chez Coco qui était nulle, j'te dis pas... Vous allez éclater. Ouf ! Une place se libère juste en face et Fanny s'y précipite. Oh non... Pourvu qu'elle ne remette pas ça avec sa nouvelle voisine. Ah, c'est toi ? Ca va ? Ca fait un bail qu'on ne s'est vu...
Arrêtons de tirer à boulets rouges sur cette enquiquineuse de Fanny Larumeur. Car le virus du bavardage s'attrape vite. C'est une maladie plutôt féminine mais les lecteurs mâles ne sont pas à l'abri, loin de là !
Votre attention fléchit, la fille naturelle d'Alfred Jarry commence à vous sortir par les trous de nez et un vieux copain de Fac vient à passer dans la travée centrale. C'est fini. C'est à votre tour d'être pris. Vous avez tellement de choses à vous raconter ! Fanny Larumeur qui s'était enfin mise au travail, vous fixe d'un regard lourd de reproches... A l'évidence, vous l'enquiquinez...
Il y a des jours où la salle de lecture publique de la bibliothèque devient un Enfer.